Toutes ces dernières années chamboulées, années de maladie ? Avaient-elles un sens ? Il y avait-il une démarche à suivre ?
Je passe de longues heures à faire l'inventaire des dix dernières années. La naissance de ma fille, les deux premières années de sa vie, deux années de maman à la maison, sans aller travailler, rien qu'à prendre le temps de voir mes enfants grandir et être là tout le temps. Deux années que je qualifierais de parfaites.
Puis la reprise du travail, les cours du soir, les cours tôt le matin pour qu'aucun des enfants ne soit obligé d'être gardé en dehors du cercle familial. Cette fatigue qui s'installait à partir de ce mois de septembre. Cette impression que je ne faisais rien d'autre que courir derrière le temps. Les longues nuits à corriger et à préparer. Les activités de l'école des garçons, les devoirs avec mon aîné. Le ménage, les courses, les visites... tout n'était qu'un amas de choses que je me devais de faire. La fatigue qui me prenait tout goût à la vie, probablement l'installation d'une dépression aussi. Mon corps de jeune femme qui refusait de suivre ce rythme. Régulièrement je me battais avec des extinctions de voix, un médecin me disait un jour que c'était parce que j'avais envie de hurler STOP, mais que je ne me le permettait pas...
Le déménagement en Belgique, parce que le papa des enfants voulait se rapprocher de sa famille et de son travail. Ce qu'on a fait; lui s'est rapproché et moi je faisais mes 150 km pour aller travailler. Je passais des heures dans les bouchons, je partais deux heures avant le début des cours pour être sûre d'être à l'heure.
Les préparations, les grandes classes à gérer, les examens, les enfants à l'école, les courses, le ménage, la cuisine. L'insatisfaction du papa à mon égard. Trop fatiguée pour prendre plaisir lors des activités du weekend.
Finalement une grosseur au sein gauche. Arrêt de travail, opération, chimio, radiothérapie. Epuisement total. Je n'osais pas demander de l'aide, je ne voulais pas passer pour une malade... ne pas faire peur aux enfants, j'assurais le maximum, je prenais sur moi, je ne parlais pas de ma peine. Je cachais mes douleurs... reprise du travail à la rentrée scolaire de la même année. Un médecin qui me proposait de me mettre en congé maladie prolongé pour me remettre en forme. Ce que je refusais, non, pas moi ! Surtout ne pas montrer de faiblesse !
Fatigue à un point que je m'endormais régulièrement en rentrant des cours. Dans les bouchons je m'assoupissais... pour me réveiller en sursaut quand les camions faisaient tourner leurs sirènes.
En décembre un mois de repos forcé. Stricte interdiction de m'occuper du ménage. Interdiction que je bravais allègrement; ne pas passer pour une geignarde... et je ne voulais pas vivre dans une porcherie. Je passais l'aspirateur que personne d'autre ne touchait, je m'occupais des transports des enfants. Je rentrais en janvier aussi épuisée que j'avais été le mois précédent.
Deuxième cancer, mastectomie bilatérale, chimio ... Il ne restait plus rien de la femme que j'avais été en 2001. Je ne pesais plus que 42 kilos, je n'avais plus de seins, je n'avais plus un poil sur tout mon corps. Je rentrais des chimios vidée, mardi soir très tard et on me ramenait les enfants le lendemain, mercredi, à midi. Je les faisais réciter leurs devoirs, je me forçais à garder les yeux ouverts, je m'efforçais de sourire... Mon mari ne voulait pas que je sorte juste avec un foulard sur la tête, je devais mettre ma perruque que je détestais. J'avais des migraines terrible dès que je la mettais...
Un mari qui ne m'avait pas pris dans les bras avant les opérations, qui ne m'avait pas dit : je t'aime avant qu'on ne me pousse vers la salle d'opération. Un mari qui n'avait pas de fleurs à la main quand il venait à l'hôpital, un mari qui était totalement fermé quand je voulais parler de mort, d'enterrement, de maison, de succession... un mari qui ne me demandait plus comment j'allais, parce que quelqu'un lui avait conseillé de ne pas le faire s'il ne pouvait entendre la vérité. Je me sentais seule, je me sentais abandonnée... j'ai commencé à me protéger, j'ai construit mon mur qui ne laissait plus passer ma peine.
Depuis je n'ai pas repris le travail, je suis considérée comme invalide à cause des douleurs que je subis, je suis à la maison, je continue à prendre soin de ceux qui m'entourent. Dès que mes cheveux avaient repoussés on me considérait comme guérie... On, cela incluait aussi bien ma famille que ma belle-famille. On ne voyait plus rien, alors la maladie avait disparue aussi.
Des beaux-parents qui n'acceptaient pas que je ne me considérais pas comme telle, que je savais que j'étais en rémission, que je savais que j'étais devenue une cancéreuse chronique. Qui essayaient de me persuader que je me rendais malheureuse en pensant ainsi. Qui ne comprenaient pas pourquoi je ne voulais pas nier la maladie. Dans ma tête c'était on ne peut plus clair. Une rechute, une métastase, un nouveau cancer... désormais il fallait vivre dans cette optique. Je ne voulais pas tomber de haut en apprenant que la cancer avait de nouveau trouvé un endroit pour s'installer... d'ailleurs mes médecins en parlaient dans les mêmes termes, et entre croire mes beaux-parents et mes médecins, le choix était aisé.
Les effets secondaires à long terme des chimios à répétition. Les muqueuses détruites, les terminaisons nerveuses cramées, mon cerveau au ralenti, mes os fragilisés comme chez une femme de 85 ans. Les ongles qui partaient tout doucement en miettes. L'impossibilité d'avoir des rapports avec le papa... Un homme frustré qui me mettait la faute sur le dos. Qui m'a accompagné une seule fois chez mon médecin de la douleur, lequel lui a mis les points sur le I en lui disant clairement que c'était moi la malade et pas lui. Qui lui disait sans détour que je souffrais d'une pathologie grave, que c'était autre chose qu'un banal rhume.
Un homme qui commençait à me reprocher d'être sans coeur, de vouloir du mal à la terre entière, qui me condamnait parce que je ne pouvais plus faire de longs trajets en voiture. Qui menaçait de se suicider parce qu'il ne pouvait plus avoir de relations avec moi. Qui menaçait de se suicider si je n'étais pas d'accord pour le plaindre alors qu'il avait une vie si belle... qui ne trouvait plus rien à son goût, qui disait ne pas se sentir à la maison ici, qui commençait à jouer en ligne au poker, des soirées entières, des weekends entiers.
Les enfants qui me disaient que leur papa ne savait rien d'eux, qu'il ne passait pas de temps avec eux, qu'il rentrait trop tard, qu'il ne s'intéressait à rien les concernant.
Les mêmes enfants qui me hurlent aujourd'hui que tout est ma faute, que je mérite ce qui m'arrive, qu'ils auraient souhaité que je meurs il y a trois ans... Mon grand qui m'a encore dit hier qu'il allait me foutre son point dans la g.... ! Des propos tellement blessants que je commence à me dire que peut-être oui, je les empêche de vivre correctement. J'envisage de laisser la garde à leur père... Mon deuxième qui me lance sur un ton rempli de haine que j'avais tout planifié, que leur père me donnait trop d'argent, que j'allais me retrouver toute seule, que personne ne m'aimait, qu'ils allaient me mettre dehors, que je n'avais qu'à croupir dans ma me....
Je me dis qu'ils doivent trouver un coupable pour leur mal-être et que je suis la seule disponible. Mais d'un autre côté je ne continuerai certainement pas à vivre ainsi.
Du chemin, j'en ai fait les dernières 10 années. Du chemin long, douloureux, plein de doutes et de remises en question. Si ce chemin est destiné à me faire rencontrer une nouvelle vie, je continuerai à le suivre, parce que je n'ai que cette vie-ci, et je veux avoir une vie de joie et de moments heureux... pas une vie d'accusations et de reproches. MA vie, j'y ai droit.
J'ai contacté le propriétaire du petit appartement pour le visiter, pour me faire une idée si je saurais y vivre. Sortant de cette immense maison avec ses pièces aérées et lumineuses pour me retrouver sans un appartement, ce ne sera pas facile. Mais ce n'est pas l'obstacle qui m'arrêtera.
Que j'y serai seule ou non, ce n'est pas ce qui importe, je ne veux que la paix.
... la paix ... la vraie j'espère que tu vas la trouver rapidement. je suis abasourdie par tout ce que je viens de lire. mieux vaut un petit chez soi qu'un grand chez les autres. je te souhaite du courage pour tout affronter et de belles retrouvailles avec ta petite.
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