Cet après-midi j'ai rendez-vous à l'hôpital, au sous-sol, dans ce petit espace si joli et si calme qui s'annonce avec un petit panneau discret : chimiothérapie...
Je n'y vais plus pour combattre le cancer, je n'ai plus besoin des toxines qui me mettent à plat, j'y vais pour qu'on m'y administre mon traitement de choc pour renforcer mes os rongés par l'ostéoporose. J'y vais aussi pour une grande, énorme prise de sang, obligatoire tous les 3-4 mois pour continuer à surveiller de près le moindre changement.
Ce lieu avec son nom qui fait si peur, est devenu un lieu de joyeuses retrouvailles au fil des années. J'y ai rencontré bon nombre de personnes qui sont et resteront essentielles dans ma vie. Il y règne une bonne humeur, ce qui peut sembler étrange, mais les femmes (et les deux hommes) qui y travaillent savent rester d'une gentillesse sans faille. Je crois bien que c'est le seul et unique endroit que je fréquente où je n'ai jamais entendu un seul mot désagréable de la part du "personnel".
Les "malades" sont nettement moins détendus, on les comprend, il y a ceux qui se plaignent sans arrêt, trop de lumière, trop chaud, trop froid, le siège qui n'est pas à leur convenance, je les comprends, ils sont en chimio, ils ne pèsent guère plus que des plumes mouillées, ils ne savent plus manger, ils ont leur muqueuses en lambeaux, la plupart est chauve et le vit mal, ils ont du mal à se lever, à rester debout, ils ont des nausées 24/24, des problèmes de tension, des reins qui bloquent, doivent passer examen sur examen et sont suspendus entre vie et mort, mais ne plus voir que la vie est belle, c'est cela que je pense être le plus cruel dans cette maladie.
Heureusement que d'autres sont confiants, ils ne sont pas nombreux, souvent ceux qui ont déjà fait une rechute, ceux qui ont des métastases, ceux qui récidivent... ils ont appris à aimer chaque jour, parce que chaque jour qui leur est donné est un jour de combat gagné. J'ai rencontré une femme formidable alors que j'étais en plein traitement ; elle passait sa 26e chimio, n'avait absolument plus aucun poil, portait un magnifique foulard et un sourire qui la rendait lumineuse. Elle parlait d'une telle simplicité, elle avait trouvé ce que j'appellerais la sagesse. Cancer, métastases, plus d'espoir de guérir, elle avait saisi la chance de vivre pleinement, de vivre ce qui lui restait de façon dégagée et ouverte.
Lors de mon récidive, alors qu'il me fallait toutes ces toxines pour chasser un peu plus loin la mort qui rôdait, je n'avait pas la chance de passer les traitements au sous-sol, j'étais obligée de rester en hôpital de jour, tout autre monde, toute autre mentalité. Je partageais une chambre avec une, parfois deux et même trois autres cancéreux et je devais user de toutes mes combines pour ne pas me laisser tirer vers le bas. Mais il y avait aussi les jours de chance, les jours où on avait des fous rires, les jours où j'étais entourée d'autres folles qui avaient qu'une seule envie, passer cette journée en délire.
Je sais qu'on était hors du temps, je sais que pendant les traitement le temps d'arrête, je me rappelle à quel point j'étais heureuse de laisser tomber le poids de la maladie qui pesait sur moi en dehors de l'hôpital. Une bulle de bien-être, aussi bizarre que cela peut sembler, je vivais ces jours-là en totale symbiose avec ma maladie, pas besoin de raconter que j'allais bien, pas besoin de me cacher sous d'une perruque, je mettais foulard et habits dans mon sac, j'enfilais des chaussettes bien chaudes, un pull ample et je m'entourais de tout ce qui me faisait plaisir. Je mangeais des ananas, du chocolat, des biscuits, je partageais sandwichs et coca, on se passait les revues débiles (seule chose qu'on était capable de lire et de comprendre...) et on attendait que les baxter se vident de leur contenu multicolore. A la fin on se disait "au revoir" et ce mot prenait tout son sens... rien n'était sûr, rien ne pouvait garantir qu'on serait encore là la prochaine fois.
La dernière séance m'a apprise l'humilité. Jour de chance, j'étais avec une dame qui elle aussi en avait terminé. On décomptais les millilitres qui nous séparaient de la liberté. On faisait des plans pour "l'avenir"... En milieu d'après-midi une femme de mon âge est arrivée dans la chambre. Elle avait l'air détruit, son mari était décomposé. Ils pleuraient doucement tous les deux, se tenaient par la main, s'embrassaient... On était un peu gênées de les voir ainsi... On se faisait des clins d'oeil pour faire passer le malaise soudain qui avait envahi la chambre. Quelque temps plus tard leur médecin arrivait avec les résultats. Métastase au cerveau après un cancer du sein, inopérable, elle allait être amenée d'urgence dans un hôpital loin du pays, un hôpital de pointe avec l'espoir minime que là-bas un chirurgien allait accepter de lui retirer la tumeur.
Un silence de plomb a soudainement arrêté toute plaisanterie. Le mari sortait pour prévenir la famille, trois petits gamins qu'il fallait caser... la femme était seule face au diagnostique qui avait mis fin à sa vie. Elle pleurait sans un bruit, elle était seule dans son grand lit, perdue, affolée. Je me suis approchée d'elle, je lui ai caressée la main, le l'ai prise dans mes bras et je l'ai cajolée comme un enfant. On est restées de longues minutes ainsi, une demi-heure à essayer de lui donner un peu de force. Je suis restée avec elle bien après la fin de mon traitement... le temps que son mari revienne. Je les ai laissés seuls, ma compagne de chambre partait elle aussi, on s'était dit qu'on irai fêter l'évènement à la cafet en s'enfilant de gros morceaux de gâteau à la chantilly avant que les nausées nous prennent par la gorge, mais on n'a rien fait. On s'est dit: bonne chance pour la suite et chacune est partie de son côté.
Je pense tellement souvent à cette femme, j'ai refusé de lire les annonces mortuaires pendant des mois pour ne pas voir sa photo suivie de quelques mots... J'ai été marquée dans mon plus profond.
Cet après-midi je rejoins de nouveau ceux qui se battent ou se laissent faire, ceux qui ont un sourire dans leur visage pâle... mes amies infirmières qui prendront des nouvelles des enfants, qui se rappelleront de mes passages où tout allait de travers, on rigolera de la poisse que je portais pendant une année et je m'installerai dans mon fauteuil préféré près de la fenêtre. Je poserai ma bouteille d'eau, je tricoterai (merci le PAC qui me donne toute liberté de mouvement!!), je lirai quelques pages dans un des magazines people. C'est devenu un rituel immuable. C'est rassurant de se savoir en de si bonnes mains. C'est devenu une partie de ma vie.